Vendredi 22 avril. En
route vers Belvès.
Je suis inscrit pour le 100 km depuis le début de
l’année. Seul dans la voiture,
je ne peux m’empêcher de penser à toutes
ces certitudes que je suis en train
de bousculer.
Avril 2001, je termine mon seul et unique marathon. J’en ai
très peu de souvenirs
mais j’ai plutôt des certitudes. Je ne retiens que
l’ambiance du départ,
mes foulées dans l’avenue de Rivoli
(C’est habituellement le domaine de l’automobile,
du bruit, de la pollution). Et aussi les 300 derniers mètres.
Même avec un temps modeste de 4H15, la foule est encore
très présente à
l’entrée
du boulevard Foch, et j’ai encore le souvenir d’un
inconnu qui me crie «
Vous êtes marathonien ».
C’était vrai, dans quelques mètres je
franchirai
la ligne heureux, fiers, mais persuadé que je ne ferai plus
de course sur
route. Je me suis ennuyé, je n’ai
regardé que l’heure, comme une obsession.
Alors que s’est-il passé en 4 ans ? Certainement
la découverte des épreuves
longues, par le biais de raids multi-sports, une façon
ludique de se tester,
de connaître ses limites, d’apprendre, puis
quelques trails et surtout le
hasard de rencontres pour terminer accompagnateur sur un 100km.
C’est un
véritable coup de foudre pour cette épreuve.
Alors tant pis, au risque de
griller quelques étapes, je m’inscris
j’ai trop envie.
Beaucoup viennent aux 100km après de nombreuses
expériences sur la route,
des temps records sur marathon, semi ou autres, moi je viens avec mon
passé
de rugbyman, et les valeurs de ce sport :
humilité, respect, entraînement
et plaisir.
Je n’ai pas les qualités de coureurs ni le
physique, mais j’ai l’envie,
l’énorme
envie de croquer la vie, de se confronter à ses peurs,
à ces doutes pour
mieux les apprivoiser. Alors ce 100 km de Belvès je vais
tenter de le vivre
comme un vrai bonheur et découvrir au fil des
kilomètres toutes les certitudes
et les angoisses qui naissent pendant une telle épreuve.
J’ai choisi librement de participer, de courir seul, mais
cela ne m’autorise
pas à faire n’importe quoi, je vais respecter
quelques règles de base, et
notamment les plus importantes :
me fixer des limites infranchissables ( c’est un plaisir que
je m’offre,
il est donc hors de question de finir agonisant, et mettre des mois
à récupérer)
et m’entraîner sérieusement. Pour cela
je ferai confiance à l’expérience.
Merci Bruno Heubi.
9 semaines de préparation, qui furent un
véritable plaisir, l’apprentissage
des allures, la découverte de la piste et surtout de voir
qu’au fil des semaines
les progrès sont notables.
J’arrive donc à Belvès bien
préparé pour cet événement.
La nuit fût un peu agitée, ce n’est pas
le doute mais l’excitation de participer
à une belle fête qui m’empêche
de dormir. Elle a d’ailleurs bien commencé.
La pasta-party fût conviviale et placée sous la
bonne humeur. Elle permet
de découvrir, de rencontrer et écouter
d’autres coureurs avec d’autres ambitions,
expériences, doutes. C’est enrichissant.
Quelques notes d’humour, de conseils, de rêves
partagés puis direction le
collège pour tenter de dormir un peu.
Samedi 23 Avril - 7H30. Je suis proche de la ligne de départ
et un stress
m’envahit, c’est la première fois que je
ressens un tel sentiment avant une
course. Sûrement, l’envie subit de partager mes
appréhensions et de contenir
cette excitation si forte, il me tarde d’être 8h00.
Je cherche du regard
quelques connaissances, je reçois les premiers messages
d’encouragement,
tout va bien retour à la normale. Que la fête
commence !
Je me place volontairement dans les derniers, pour éviter
d’être happé par
le peloton et échappé ainsi
à un départ rapide.
On rencontre de tout dans ce peloton, des marcheurs, des coureurs
avertis,
des hommes des femmes, des jeunes des vieux, des couples, des
solitaires,
un farfelu qui court en arrière ?
Les premiers kilomètres sont euphorisants, je parle
beaucoup, j’échange des
impressions, c’est si bon, si agréable, mais je
surveille surtout mon allure,
ne pas partir trop vite la route sera longue …
Le temps passe vite à la découverte de ce
parcours. Je m’approche déjà de
la Dordogne, certaines boucles sont si proches que l’on sent
sa fraîcheur.
J’adore ça. Le spectacle est exceptionnel, et
l’accueil des gens est extraordinaire.
Spontanément, certains nous ouvrent leur maison,
un verre d’eau, un quartier
d’orange, un morceau de sucre, mais surtout de la
sincérité, de la gentillesse.
Tous ces petits gestes vont se répéter tout le
long du parcours et plus nous
avancerons plus ils seront les bienvenus. Merci à tous ces
anonymes, ces
supporters, ces bénévoles de leurs aides et leurs
encouragements.
Je n’ai pas encore fait la moitié de la course
mais je sais déjà que je reviendrai.
Les kilomètres défilent, je suis
impressionné par ma régularité. Je
cours
comme prévue autours de 10km/h je marche 1 à 2
minutes à chaque ravitaillement,
où je prends le temps de grignoter, de boire.
J’avale les kilomètres sans lassitude, ce sont les
bienfaits de la préparation,
je me dirige vers le marathon sans me poser de question. Ca me
paraît si
naturel d’être là, de courir.
C’est si étrange et si agréable.
Pourtant je pressens le danger, mon pire ennemi se réveille
et il très hardi
le coquin. Bien sûr sa lumière sa chaleur, ne peut
rendre que le parcours
plus agréable, plus joli, mais moi je ne supporte pas les
premières chaleurs
quand je n’y suis pas préparé. Alors je
pense déjà aux galères
précédemment
rencontrées et ce long faux plat vers Sarlat, dans
ce couloir ensoleillé
me fait sérieusement douter.
Je vais m’économiser, marcher plus souvent et
courir dès que le soleil se
cache ou sous les zones moins exposées. La situation est
frustrante, mais
j’essaye de ne pas paniquer. Je suis dans les temps de moins
de douze heures
et quand bien même une heure de plus ce ne serait pas grave
à comparer au
plaisir et à la satisfaction de terminer.
La descente vers la Dordogne est ensoleillée et
m’insupporte. Je me motive
dans la descente et en pensant à retrouver la
fraîcheur du bord de l’eau.
Retour sur les rives de la Dordogne. Non, ce n’est
plus le même paysage
que ce matin, c’est plus ensoleillé, plus
lumineux, plus beau et terriblement
plus difficile pour moi. Je vais faire une longue pause à la
Roque Gageac,
me faire masser gagner un peu de temps dans ce combat que je
mène contre
la chaleur.
Je plaisante avec les kinés, je n’ai pas de doute
sur la suite. Il faut que
je patiente, la pluie va arriver c’est sûr.
65 km, je traverse la Dordogne, 30 secondes de fraîcheur
relative, je croise
les coureurs qui terminent une boucle. A la sortie de cette boucle, il
restera
30 km le rêve approche. Je vais bien.
Petite descente, je longe un petit chemin sinueux direction le
ravitaillement
du camping, le parcours est très joli, très calme
sous ce soleil. C’est une
invitation au farniente à l’ombre d’un
arbre.
Le ravitaillement approche tout va aller très vite :
- On peut se faire rapatrier d’ici ?
- Oui, la navette vient de partir, vous voulez que l’on la
rappelle ?
- Oui SVP madame, vous êtes gentille.
Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ? Ce
fût si soudain, si rapide. Une question
et tout s’enchaîne. L’idée
m’est venue ? brutalement, stupidement, …
La frustration était peut-être trop grande, Je
n’étais pas venu pour marcher
(autant) mais pour courir. Je me sentais si bien en courant et si
faible
sous la chaleur.
Fin de l’aventure, il est à peine 16 heures.
Une demi-heure plus tard, dans la navette les premières
gouttes tombaient
sur le pare brise.
19h30 un orage noyait le parcours et aussi mes illusions.
A l’heure où j’écris ces
quelques lignes je suis inscrit pour les 100 km
de Chavagnes en Paillers.
Je n’y vais pas avec un sentiment de revanche mais simplement
pour essayer
de calmer un sentiment de frustration, de tenter de terminer
ce que j’ai
commencé à entreprendre, de continuer
à apprendre, à découvrir, à
m’amuser.
Merci aux organisateurs et aux bénévoles pour
cette épreuve qui mérite amplement
sa notoriété acquise au fil des années.
Finalement, un 100km c’est un peu comme un
condensé de la vie, on débute
dans la joie, la bonne humeur, l’insouciance. Au fil de
l’apprentissage,
on rencontre des hauts et des bas, qu’il faut
gérer, surmonter ou tempérer.
Il faut aussi parfois accepter ses échecs et se dire que de
toute façon il
aura des meilleurs moments. Mais quelque soit l’issue de la
course c’était
une expérience qui fallait vivre.