Les 24 heures de St Fons  2005 - Jean-Hervé Duchêne

 

Bonjour à tous, et notamment à ceux qui ont mal aux cuisses
2005 commence comme 2004 … par abandon. Abandon à Saint-Fons 2004 sur panne cérébrale, abandon à Saint-Fons 2005 sur panne mécanique. Je poste à chaud ce compte-rendu, pour ensuite me laisser le temps de la réflexion sur la part de l’ultra dans ma vie.

On est samedi matin : il est 7h. Je me réveille avec un mal de tête. C’est inhabituel chez moi. Je mets ça sur le compte de toutes ces petites douleurs psychologiques d’avant course. Ça vient s’ajouter à une tendinite du releveur, qui ne veut pas partir, et à un état de faiblesse général, dû à un surentraînement. Seule certitude, ça va être une belle fête de l’ultra. 86 inscrits à Saint-Fons. L’engouement de l’an dernier, qui avait fait de Saint-Fons un véritable rassemblement , ne se dément pas. En 2005, malgré la concurrence de Gravigny et du marathon de Paris, le record des participants sera une nouvelle fois battu. Je suis content pour Millepattes, Christine et leur équipe. C’est toute la qualité et leur dévouement d’organisateurs qui est récompensé.

Je prends la route avec mon épouse. On a laissé les enfants à la belle-mère, et on va s’octroyer un véritable week-end en amoureux. On a prévu ensemble les ravitaillements, les vêtements, les allures, les dialogues dans les moments difficiles. Vivre un 24h en couple, cela donne vraiment une autre dimension.

Arrivée à Saint-Fons, le parcours a changé : il est plus roulant, le passage herbeux ainsi que la descente casse-pattes ont été supprimés. Les conditions d’accueil des coureurs également, avec la mise à disposition du gymnase. Tout va être parfait. La météo est morose, mais le vent du Nord établi devrait chasser peu à peu les nuages.

Dans le gymnase, on se retrouve un peu comme dans une fête de famille : on a envie de dire bonjour à tout le monde. Zébulon et Madame, Fredou et Madame, Shadock et Madame, Oignon et Madame, G.Déhu et Madame, Mmi et Madame, L.Bruyere et Madame, Didierp et Madame. Et tous les autres : Lezèbre, Lapinos, Bernard Roy, Oignon03, l’Electron, L’Bourrin, Yvesg83, Alain la maugette, Fab, Gilbert, Marmotte, Loulou, Patrak. Il manque à l’appel Yvesg83. Phil n’est pas là non plus. Je cherche quelques UFOs connus seulement de manière virtuelle : Koline, Superfondu et jpcorrèze. Mais difficile de les trouver dans cette foule quand on ne sait pas à quoi … ils ressemblent. De toute façon, on a 24h pour se trouver. Et surprise, Léonard est présent ! Il enchaîne après Gravigny. Ca me fait particulièrement plaisir : un 24h sans Léo, ben, c’est un peu fade. Il manque « juste » Cyrano le grand absent de cette belle journée.

Quelques photos et c’est le départ. Une fois n’est pas coutume, je me place près de la ligne, devant le peloton, aux côtés de l’Electron. Pan, ça y est, c’est parti, il pleut un peu, il fait un peu froid, mais rien qui empêche de courir.

Après 2 tours (2 km), premier ravitaillement. Mon plan de marche est assez simple : ravitaillement tous les 2 tours suivi de 40 secondes de marche, diminution progressive de l’allure de course, et allongement de la durée de marche. Avec ça, je dois aller à 169 km. L’avantage, c’est que chaque tour étant prévu un peu plus lent que le précédent, ça soutien le moral.

• 1ère heure : la douleur au releveur est revenue : les 8 jours de soins et de repos n’ont pas suffit. J’en informe mon épouse. Elle m’encourage et prend cela pour de l’intox. Les tours s’enchaînent : ça ressemble à un début de 24h. On s’interpelle et on s’encourage joyeusement (Le parcours permet de se voir quasiment en permanence). Comme d’habitude, certains partent trop vite : aujourd’hui le rôle revient au numéro 14, qui est visiblement en sur-régime. Parfois les apparences sont trompeuses comme cette dame au numéro 88 (j’apprendrai plus tard qu’il s’agit Anke Drescher) et sa foulée particulière.
• 2ème heure : les allures commencent à se calmer, comme d’habitude. Les encouragements sont moins sonores, plus visuels. On se double, on se croise, un petit geste, et chacun reprend sa course. J’essaye de rentrer dans ce 24h mais je n’y arrive pas. Jambes lourdes, toujours mal au crâne, nuque raide : les sensations ne sont pas au rendez-vous.
• 3ème heure. Chico m’accompagne pendant un tour. Il prépare les 48h de Surgères (il vise 400 km), puis les championnats du monde 24h. J’ai environ 300 questions à lui poser sur son entraînement, et seulement quelques minutes pour le faire. Sans le vouloir, il me met dans le rouge. On a couru le tour en 6’15 au lieu des 6’55 prévus. Je suis toujours dans mon plan de marche, mais les sensations ne sont vraiment pas bonnes. Le cardio grimpe de manière surprenante pour une telle allure. Le froid me saisit et mon épouse me transmet des gants. Musculairement, les ischios commencent à siffler. Je mets ça sur le compte des efforts produits face aux vents. Je suis moralement à la dérive, mais rien qui ne donne une raison d’abandonner. Je pense à tous ces entraînements, par température négative, au petit matin, avant la journée de travail. C’est pas possible que ça ne paye pas.
• 4ème heure. Toujours mal à la tête. C’est plus le stress, la douleur est bien réelle. Je partage quelques foulées avec Koline. Pour son 1er 24h, elle a pris un départ prudent. Premier sujet de discorde avec mon épouse. Tenant à merveille son rôle d’adjudant chef, elle veille à mon alimentation hydrique et glucidique. Elle veut me voir finir l’assiette de pâtes. Oui, mais, elles sont vraiment pas bonnes, ces pates. Après négociation, je finirai plutôt le riz au lait. Je n’arrive pas à rentrer dans ma bulle, à me concentrer sur la course. Est-ce la sono qui empêche de se concentrer ? Est-ce ce vent qui siffle en permanence et donne l’impression d’être soul ? Je fais part de mes doutes à Mmi. Il me dit que c’est normal, qu’il rencontre les mêmes impressions entre 3 et 5 heures, et que ensuite le corps change de filière énergétique et que cela doit aller mieux ensuite. Je trouve ça un peu foireux, le coup de la filière énergétique, mais j’ai quand même envie d’y croire. Merci Mmi pour tous tes encouragements.
• 5ème heure : les pensées négatives reviennent. Je pense à ce film « la mort suspendue » où un alpiniste rampe seul pendant 4 jours, malgré une jambe cassée, pour rejoindre son camp de base. Je suis en meilleur état que lui, et je n’ai pas 4 jours mais seulement 20 heures à tenir. En me doublant, Oignon me suggère de mettre un collant. Quand un type qui vaut 221 km sur 24h te dit cela, tu ne cherches pas à comprendre, tu t’arrêtes mettre un collant. Dans le gymnase, je trouve Yoyo et son épouse, et le petit Enzo, pas trop le temps de discuter (en remet ça dès possible hein Yoyo). Mais ça m’a fait plaisir de les voir. Passage au marathon en 4h57. 40 secondes de retard par rapport à mon plan de marche. En tout cas, le départ n’a pas été trop rapide. Pourquoi ces mauvaises sensations ?

• 6ème heure : Il ne pleut plus, et la météo semble s’être radoucie. Pourtant, les visages commencent à être marqués. Cette situation arrive un peu plus tôt que sur les autres 24h. Peut-être la situation météo en est-elle à l’origine ? Chacun commence à se refermer sur lui-même. Personnellement, j’aimerai bien commencer à me refermer, mais ça ne va toujours pas. Une douleur commence à s’insinuer dans le genou droit. Est-ce parce que je compense la douleur de la tendinite à la cheville gauche ? En courant, ça ne pose pas de problème, mais c’est après la période de marche, que la douleur devient vive. Il faut un peu serrer les dents et surmonter tous les 2 tours cette reprise. Mais à un moment, je renonce face à la douleur, et poursuit la marche au-delà du temps que je m’autorise, en contournant tout le terrain de tennis et en remontant au vent. Mais c’est trop bête quand même, tout ça pour ça ? Le ravito est encore loin, je ne peux demander une aide psychologique immédiate à mon épouse. Alors j’appelle au téléphone Bruno Heubi comme on lance un SOS. Le hasard fait qu’il est en compagnie de Serge Girard. Avec Serge, on ne se connaît pas. 30’’ de politesse, 30’’ d’encouragements. En une minute à peine, tout est bouclé. Chico, Heubi, S.Girard : un brelan d’as : 24h, 100 bornes, courses par étape. J’y vois un signe du destin. Et les jambes repartent. Miracle de l’esprit. Je suis toujours aussi faible sur ce plan là. Il va vraiment falloir que je progresse dans ce domaine.
• 7ème heure. C’est bien beau, mais cette période d’atermoiement, où la marche a été trop importante m’a mis en retard. 1mn50 de retard sur mon plan de marche. Alors je me crache dans les pognes, pour grignoter ce retard. Ca occupe l’esprit, ça évite de penser trop en avant, et ça motive de voir que je peux revenir.
• 8ème heure. Ca y est enfin, je sens que je rentre dans ce 24h. Les sensations sont meilleures, et la fréquence cardiaque commence à diminuer. Je change ma stratégie de course. Au lieu d’une période de marche de 3 minutes tous les 2 tours, j’opte pour 1’30 à chaque tour. Dans la tête, c’est plus facile. Ca fait environ des portions de 900 mètres à courir avant de revenir au ravitaillement. Pour les jambes aussi. Des amis passent me voir (merci Benji). En plus Lyon a obtenu le match nul à Nantes.
• 9ème heure. Tout commence à rouler. J’ai bien un peu mal au releveur gauche, je sens une douleur vive sur le genou droit en passant de la marche à la course, mais globalement le corps est en état de marche. Il y a encore pas mal de monde en piste, je commence à doubler d’autres coureurs. Ca fait du bien au moral. Dans ma tête, je décerne les oscars des accompagnatrices les plus souriantes : Mme Zébulon, Mme Isa Bruyere, et une dame inconnue dont je devinerai à la fin qu’il s’agit de Mme Pypardo.
• 10ème heure. Les kilomètres s’enchaînent. Je joue depuis le début de la course au jeu du tire-fesses. Le parcours comporte une belle ligne droit (entre 250 et 280 mètres) qui serait propice à la performance si, … on n’avait pas un vent assez violent en pleine face (90 à 100 km/h selon la météo). A chaque virage avant cette fameuse ligne droite (Fab l’appellera La Hunaudière lors de la remise des récompenses), on entend les coureurs râler. J’y puise souvent un surcroît de motivation. « Je vais la faire aussi cette ligne droite et sans râler ». Je me dis qu’avec mes quadriceps d’ancien rugbyman, je dois pour une fois disposer d’un physique approprié pour la course à pied. Et puis ce petit jeu du tire-fesse m’a, avouons-le, beaucoup amusé : tout consistait à arriver à l’entrée de cette ligne droite juste après un coureur, et à le suivre sur la longueur. Alors bien sûr, parfois, il n’y avait personne. D’autres fois, le coureur était un peu loin et m’obligeait à combler quelques mètres de retard pour être à l’abri. Ou encore un coureur plus rapide me doublait et m’obligeait à accélérer momentanément pour rester dans son sillage. J’ignore si c’était intéressant sur le plan énergétique, mais cette image du tire-fesses m’a beaucoup plu (il en faut peu n’est-ce pas) ?
• 11ème heure : Le second marathon est bouclé en 5h25. Il me reste 13h38 pour 2 marathons. Si la carrosserie tient, je dois pourvoir y aller. Je pointe 27ème et ai repris environ 30 places sur les 7 dernières heures. Pour la première fois, j’envisage la suite de l’épreuve avec optimisme. Mon épouse veille toujours sur moi : boisson énergétique, thé sucré chaud, bonnet, riz au lait. La nuit tombe, le froid aussi. C’est une période où, traditionnellement, le nombre de coureurs en piste diminue, mais là, visiblement ça continue à tourner. L’atmosphère devient ouatée. Les silhouettes des coureurs s’assombrissent.

• 12ème heure : la nuit est là. Je me bats avec chaque lampadaire, pour comparer mes temps de passage et mon chronomètre. Ca me met en rogne. J’hésite à courir avec la lampe frontale. Musculairement, tout va bien, je n’ai aucune difficulté. Seul ce couple releveur gauche -genou droit. Pour éviter de refroidir l’articulation du genou, je limite le temps de marche au strict minimum. 40’’ au ravito à chaque tour, c’est suffisant. L’heure se passe ainsi, je suis fier de si peu marcher, mais la blessure est là. 95 kilomètres. Je mets la flèche. La douleur au genou devient trop vive pour courir. Je m’arrête
• 13ème à 15ème heure : Leçon de philosophie. Mon épouse m’incite à repartir. Mmi aussi, Fredou aussi. Peut-on aggraver volontairement une blessure ? Où s’arrête le sport dans ces conditions ? Je ne suis pas dans une réflexion du style « Ai-je trop mal pour courir » mais plutôt « peut-on faire du sport en étant blessé ». J’ai pris le départ de cette course en étant blessé. Pour toute autre course, j’aurais déclaré forfait, mais là, il s‘agit de l’un des 2 objectifs majeurs de la saison. Secrètement, j’espérai que la faible intensité de course ne réveillerait pas la douleur. Il n’en fut rien. Alors bien sûr, en marchant, même à raison de 4 km/h, je pouvais encore espérer parcourir près de 40 kilomètres, et battre mon record. Mais autant j’aime courir, autant marcher, bof, surtout en sachant que cela ne ferait qu’aggraver la blessure. Un petit tour au massage quand même. Le masseur me dit que les jambes sont souples et que le massage ne sert à rien. Voilà pour la bonne nouvelle : j’ai couru 95 km et les muscles ne sont pas atteints. Pour le tendon en revanche, on ne peut rien faire. Voilà pour la mauvaise nouvelle. Alors je reste là. Allongé, à réfléchir à tout ça. C’est durant cette période que mon épouse a dû s’absenter pour aller s’entraîner : son marathon s’approche. Je ne me souviens pas vraiment de son absence, ni même si elle y est allée finalement.
• 16ème heure : et on fait quoi maintenant ? On est au milieu de la nuit, je n’ai pas envie de dormir, pas envie de marcher et je ne peux pas courir. Bon finalement, on va quand même franchir le cap des 100 bornes. Juste pour faire plaisir à mon épouse. Sans conviction réelle, je reprends la piste. Tient le pointage n’indique que 94 km ! Il y a 1 tour qui s’est perdu dans la bagarre. Ce n’est pas grave. Mais il faudra marcher 6 kilomètres plutôt que 5. Mains dans les poches, foulées courtes, les tours sont lents. Je n’ai pas envie d’aggraver tout ça. 1h20 pour 6 tours, 4,5 km/h c’est bon à savoir pour le prochain 24h. A cette allure, j’observe les vrais circadiens, ceux qui ne s’arrêtent pas. Chaudement vêtus, seuls leurs yeux visbles expriment toutes sortes d’émotions : fatigue, fierté, fièvre, appel à l’aide. J’ai une admiration particulière pour ceux qui tournent encore au milieu de la nuit. La tête de course bien sûr, avec Fab, Pypardo et Shadock, et puis, les anonymes qui tournent, et tournent et tournent : Koline pour son premier 24h, Alain Champion euphorique au milieu de la nuit, et qui est en train d’exploser son record (quasiment + 20 km) et Léonard. C’est en regardant Léonard que j’ai compris ce qui me séparait (encore ?) des vrais circadiens. C’est en regardant Léonard que le doute sur mon aptitude à finir la Transe-Gaule s’est insinué. Il y a des choses que l’on peut faire, et des choses dont on n’est pas capable. Ou tout du moins pas encore. Léo, tu ne m’as pas parlé pendant ces tours là. Mais tu m’as beaucoup appris.
• 17ème heure. La barre des 100 kilomètres est officiellement franchie (101 km en fait). Mon épouse est satisfaite. Retour au dortoir.
• 18ème à 22ème heure : Repos sur le matelas de Fredou, avec le duvet de Oignon. Ben oui, mon objectif était de ne pas m’arrêter, et pour éviter de céder à la tentation, j’avais volontairement omis de prendre le matériel nécessaire. Marmotte ronfle dans son coin. Ca rappelle l’UTGM. On papote un peu avec Gilbert, qui, décidément est toujours là quand j’abandonne. Il me reproche gentiment d’être trop analytique. Courir avec un papier dans la main, c’est un peu débile, non ?

• 23ème et 24ème heure : retour sur la piste, plus de manière symbolique qu’autre chose. L’Electron chaperonne Koline lors de ces derniers tours. Y’a de l’émotion dans l’air. Pypardo franchit 210 km, dit qu’il est cuit, trouve un poisson pilote d’exception en la personne de Gérard Cain et finira à plus de 220 km. Shadock dépasse ce seuil des 200 bornes. Il a vraiment lutté pour cela. Fab finit très éprouvé dans la foulée de Fredou. 1er coup de pistolet. Il reste une minute. Une légère tristesse m’envahit. 2ème coup de pistolet. C’est fini. Je ne sais pas très bien où j’en suis. 105 ou 106 km, mais ce n’est pas important.

Après 3 mois de préparation, de suivi diététique, j’ai raté ce premier rendez-vous sportif de l’année. La faute à un entraînement trop ambitieux. J’ai voulu faire trop bien, et j’ai fini par faire mal. J’ai en revanche beaucoup appris sur un 24h. L’expérience vient peu à peu. J’ignore quand sera le prochain. J’ignore si j’y ferai enfin 169 km tant attendu. Mais j’ai envie de retenter l’expérience.

D’abord pour l’aspect sportif. Tenir toute la nuit, putain, ça fait rêver. Et puis pour l’aspect humain. Vivre dans un microcosme pendant 24h, avec les coureurs, les organisateurs et les accompagnateurs. Et avec ma petite femme.

Cordialement
JHD BeaujolaisRunner_déçu

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